Journée mondiale du conte

Je propose pour la journée mondiale du conte deux séquences pédagogiques

"Pour faire la paix, il faut être deux : soi-même et le voisin d'en face."
[Aristide Briand] 

Pauvre voisin

Cette année, durant l’été, vint s’établir près de chez moi, dans une petite maison depuis longtemps inhabitée, une sorte de vieux petit bonhomme très propre, très droit, à l’air très doux, très timide, et vers qui, tout de suite, alla ma sympathie. Oui, ma foi, rien que de le voir, j’avais senti de mon âme à la sienne comme une correspondance d’idées, déjà intime et profonde. Il semblait, tant ses allures étaient humbles, demander pardon de sa présence à toutes les choses, à tous les êtres, à toute la nature. Sur les routes, il s’effaçait, non par crainte, mais par modestie, devant les chiens rôdeurs ; il eût fait certainement des détours de plusieurs kilomètres pour ne pas contrister de son approche un oiseau sur sa branche ou un rat dans son trou. Je fus charmé de la venue, en ce pays, de ce petit bonhomme, dont, sur un premier regard échangé à notre première rencontre, je songeai qu’il pourrait me devenir un compagnon fidèle et utile.

Ici, je suis très seul, trop seul, et hormis le temps des repas et les courtes heures où je lis le Petit journal, je m’ennuie. Je m’ennuie immensément. Tous les gens qui m’entourent sont – socialement parlant – ou trop au-dessus de moi, ou trop au-dessous. Chose curieuse, il n’en est pas un seul avec qui je sois – comment dire cela ? – de plain-pied. Pas un avec qui j’aurais plaisir à me lier. Il n’y a pas un commerçant retiré des affaires, pas un fonctionnaire retraité, pas même un ancien capitaine d’infanterie, personne enfin, dont l’intelligence, la conception de la vie, la moralité et les goûts soient équivalents des miens. Des paysans qui me détestent et me jalousent, des gros bourgeois qui méprisent ma médiocrité, des grands seigneurs qui m’éclaboussent de leur luxe, voilà ce dont se compose ce petit village extraordinaire où je vis. Je n’ai pas d’autres ressources intellectuelles que moi-même, et l’on avouera que c’est dur, l’hiver surtout, où les nuits sont si longues, à la campagne. Et les bêtes, me direz-vous ? Les bêtes sont une compagnie délicieuse. Eh bien ! parlons-en. Les chiens ? On me les vole. Les chats ? On me les mange. J’ai eu un mouflon, oui, un mouflon. Il était affectueux et drôle. Il est mort de s’être, un jour de gelée blanche, trop gavé de luzerne. Vraiment, en ce village, je suis aussi abandonné que si j’habitais le centre mystérieux de l’Afrique, et la vie m’y est davantage hostile.

Aussi, vous pensez si j’accueillis avec joie l’apparition inespérée d’un pareil voisin…

Si vous souhaitez lire la suite de ce conte (pauvre voisin d’Octave Mirbeau voici le lien   

Vous pouvez aussi demander à vos élèves d’en inventer une

Pauvre voisin Mirbeau, Octave – la suite ?



Si vous avez de bons résultats que vous souhaitez faire connaître le travail que vous avez réalisé avec vos élèves ou vos enfants, je pourrais éventuellement les ajouter s'ils sont de qualité.

 

Le conte que je mets ensuite dans son intégralité peut permettre aux élèves d’engager une réflexion sur les métiers – sur le rôle du qu’en dira-t-on dans l’épanouissement de la personnalité

Mon voisin Jacques

I

J’habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue Gracieuse est une ruelle escarpée, qui descend la butte Saint-Victor, derrière le jardin des Plantes.

Je montais deux étages, – les maisons sont basses en ce pays, – m’aidant d’une corde pour ne pas glisser sur les marches usées, et je gagnais ainsi mon taudis dans la plus complète obscurité. La pièce, grande et froide, avait les nudités, les clartés blafardes d’un caveau. J’ai eu pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours où mon coeur avait des rayons.

Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui était peuplé de toute une famille, le père, la mère, et une bambine de sept à huit ans.

Le père avait un air anguleux, la tête plantée de travers entre deux épaules pointues. Son visage osseux était jaune, avec de gros yeux noirs enfoncés sous d’épais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre, gardait un bon sourire timide ; on eût dit un grand enfant de cinquante ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l’ombre, filait le long des murs avec l’humilité d’un forçat gracié.

Quelques saluts échangés m’en avaient fait un ami. Je me plaisais à cette face étrange, pleine d’une bonhomie inquiète. Peu à peu, nous en étions venus aux poignées de main.

II

Au bout de six mois, j’ignorais encore le métier qui faisait vivre mon voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J’avais bien, par pur intérêt, questionné la femme à deux ou trois reprises ; mais je n’avais pu tirer d’elle que des réponses évasives, balbutiées avec embarras.

Un jour, – il avait plu la veille, et mon coeur était endolori, – comme je descendais le boulevard d’Enfer, je vis venir à moi un de ces parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vêtu et coiffé de noir, cravaté de blanc, tenant sous le bras la bière étroite d’un enfant nouveau-né.

Il allait, la tête basse, portant son léger fardeau avec une insouciance rêveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La matinée était blanche. J’eus plaisir à cette tristesse qui passait. Au bruit de mes pas, l’homme leva la tête, puis la détourna vivement, mais trop tard : je l’avais reconnu. Mon voisin Jacques était croque-mort.

Je le regardai s’éloigner, honteux de sa honte. J’eus regret de ne pas avoir pris l’autre allée. Il s’en allait, la tête plus basse, se disant sans doute qu’il venait de perdre la poignée de main que nous échangions chaque soir.

III

Le lendemain, je le rencontrai dans l’escalier. Il se rangea peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec humilité les plis de sa blouse, pour que la toile n’en touchât pas mon vêtement. Il était là, le front incliné, et j’apercevais sa pauvre tête grise tremblante d’émotion.

Je m’arrêtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute large.

Il leva la tête, hésita, me regarda en face à son tour. Je vis ses gros yeux s’agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me prenant le bras brusquement, il m’accompagna dans mon grenier, où il retrouva enfin la parole.

– Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il ; votre poignée de main vient de me faire oublier bien des regards mauvais.

Et il s’assit, se confessant à moi. Il m’avoua qu’avant d’être de la partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu’il rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait réfléchi à ces choses, il s’était étonné du dégoût et de la crainte qu’il soulevait sur son passage.

J’avais vingt ans alors, j’aurais embrassé un bourreau. Je me lançai dans des considérations philosophiques, voulant démontrer à mon voisin Jacques que sa besogne était sainte. Mais il haussa ses épaules pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix lente et embarrassée :

– Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards des passants, m’inquiètent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient du pain. Une seule chose me taquine. Je n’en dors pas la nuit, quand j’y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus la honte. Mais les jeunes filles, c’est ambitieux. Ma pauvre Marthe rougira de moi plus tard. À cinq ans, elle a vu un de mes collègues, et elle a tant pleuré, elle a eu si peur, que je n’ai pas encore osé mettre le manteau noir devant elle. Je m’habille et me déshabille dans l’escalier.

J’eus pitié de mon voisin Jacques ; je lui offris de déposer ses vêtements dans ma chambre, et d’y venir les mettre à son aise, à l’abri du froid. Il prit mille précautions pour transporter chez moi sa sinistre défroque. À partir de ce jour, je le vis régulièrement matin et soir. Il faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde.

IV

J’avais un vieux coffre dont le bois s’émiettait, piqué par les vers. Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe ; il en garnit le fond de journaux, il y plia délicatement ses vêtements noirs.

Parfois, la nuit, lorsqu’un cauchemar m’éveillait en sursaut, je jetai un regard effaré sur le vieux coffre, qui s’allongeait contre le mur, en forme de bière. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le manteau noir, la cravate blanche.

Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits bonds nerveux ; le manteau s’élargissait, et, agitant ses pans comme des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux ; la cravate blanche s’allongeait, s’allongeait, puis se mettait à ramper doucement vers moi, la tête levée, la queue frétillante.

J’ouvrais les yeux démesurément, j’apercevais le vieux coffre immobile et sombre dans son coin.

V

Je vivais dans le rêve, à cette époque, rêve d’amour, rêve de tristesse aussi. Je me plaisais à mon cauchemar ; j’aimais mon voisin Jacques, parce qu’il vivait avec les morts, et qu’il m’apportait les âcres senteurs des cimetières. Il m’avait fait des confidences. J’écrivais les premières pages des Mémoires d’un croque-mort.

Le soir, mon voisin Jacques, avant de se déshabiller, s’asseyait sur le vieux coffre pour me conter sa journée.

Il aimait à parler de ses morts. Tantôt, c’était une jeune fille, – la pauvre enfant, morte poitrinaire, ne pesait pas lourd ; tantôt, c’était un vieillard – ce vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras, était un gros fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et j’avais des détails intimes sur chaque mort ; je connaissais leur poids, les bruits qui s’étaient produits dans les bières, la façon dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers.

Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard et plus épanoui. Il s’appuyait aux murs, le manteau agrafé sur l’épaule, le chapeau rejeté en arrière. Il avait rencontré des héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau de brie de la consolation.» Et il finissait par s’attendrir ; il me jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une douceur de main toute amicale.

Je vécus ainsi plus d’une année en pleine nécrologie.

Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était mort.

Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j’étais sur le seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bière, qui se plaignait sourdement à chaque heurt.

L’un d’eux, un petit gras, disait à l’autre, un grand maigre :

– Le croque-mort est croqué.

Zola, Emile Mon voisin Jacques (lien)

 

Je propose contes et nouvelles supplémentaires sur le thème des voisins

Andersen, Hans et Christian

Les voisins (lien)

Un travail complémentaire peut être fait sur le thème des oiseaux

puisqu’il en est question donc je vous donne l’adresse d’un site où vous pourrez trouver des renseignements d’une grande richesse sur le sujet (lien)

 

Tchekhov, Anton Pavlovitch - (nouvelle)

Voisins (lien) - autre lien source incipit check-liste du journal Le Monde du 30.03.2009

 

Tourguenieff,  Ivan

Mon voisin Radilov (Récits d’un chasseur) (lien)

Page créée le 20.03.2009 Journée mondiale du conte thème voisins -
Mise à jour le 30.03.2009